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Egidio Alvaro

Un nuage de désir et de trouble

Sérénité, mystique, délice.
Un premier regard, rien de tout cela dans ces étranges pièces de Michèle Brondello. Un univers baroque parsemé de plâtres torturés, de formes ambiguës, de plumes, de dentelles, de paillettes, de miroitements . Un monde absurde et fascinant, fait d'accumulations, de répétitions, de bruits inaudibles. Une foule, des processions, d'obscurs personnages.
Et pourtant, c'est bien celui-là le sens profond de sa recherche.
Un volcan en attente. Les barrages, les garde-fous, les hésitations. Et le bouillonnement du magma, de ce territoire indéfinissable fait d'une sensualité confuse et diffuse, de désir mêlé de regret, d'attente d'harmonie, de gestes incantatoires, d'absurde en train de devenir expression.
Il y a, bien sûr, une sorte de nostalgie de l'absolu, des grands espaces chargés d'or, de statues, d'ombres et de lumière qui est celui des nefs de pierre ancrées dans le temps. Une iconologie dans la trame de l'économie des moyens, souvent pauvres. Une mise en scène de l'onirique, dont la référence majeure serait Fellini.
Mais dans le magique s'inscrit l'agression, la révolte, tout ce qui est foulé aux pieds. La reliquaire devient ainsi le centre de l'expression : se donner mais, en même temps, se garder. Jouer subtilement dans les fissures qui relient le secret, l'intimité et l'exhibition. Recréer l'espace du passé, faire une mise en scène de soi, produire l'autel mais aussi le rituel, répondre à un appel, écouter la musique de l'inconscient.
" Je lance sur les objets, dit-elle, un nuage de trouble et de désir. J'aspire à l'harmonie. Le plâtre me plaît parce qu'il correspond à une nervosité, à une impatience. Ce qui m'intéresse c'est l'intuitif, ce qui sort du raisonné, ce qui n'est pas contrôlé. "
Parfois, elle aimerait tout brûler, tout faire disparaître. Ou tout donner, comme elle l'a proposé au Musée d'art brut de Lausanne.
" Je recrée tout un univers complexe que je ne peux moi-même identifier, écrit Michèle. Je crois que chacun entretient une relation privilégiée avec la réalité et projette tout un vécu. C'est moi qui fait le paysage de ma fenêtre, le temps est intégré dans cette vision. Je n'aime que le non déterminé, et pourtant je sème ma vie de repères. "
Il est souvent question, dans cette constellation de non-dits et d'explosions de brutalité, dans cet amas de figures corrodées et pathétiques, brûlées à l'acide de l'imaginaire et de la passion, il est souvent question de marcher sur le fil du rasoir. On est toujours à la frontière d'une réalité difficile à cerner. L'érotisme est noyé dans la nostalgie, la sincérité est teintée d'auto-ironie. L'excès est contenu par la rigueur et le silence. Refuge, refus, mise en pièces. Effacement et orgueil.
Travail hors cadre, hors temps, hors définitions.
Elle parle de fusion, de présence intemporelle, de foisonnement. Il faut passer d'une trace à l'autre, on est pressé, on n'a pas le temps de s'accrocher aux détails sécurisants.
Un jour, le bouchon du volcan sautera. Il a déjà peut-être sauté ici, à Diagonale. Et alors, venus des grands fonds, les démons fragiles et tendres de notre angoisses s'aligneront dans les vitrines, par terre, partout, comme des témoins muets et terribles, envahissant notre regard, et resteront inscrits à jamais sur l'envers de nos rétines.
Voici le temps du baroque quotidien.

Egidio Alvaro
Paris,
mars 1982